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La plus grande aventure de l'histoire de l'humanité

Retrouvez en accès libre l'intégralité de l'interview de Pablo Servigne, théoricien de l'effondrement.

Crise climatique, disparition de la biodiversité, raréfaction des ressources pétrolières... Notre civilisation serait-elle en train de vivre ses dernières heures ? C'est ce que suggère Pablo Servigne, ingénieur agronome et docteur en biologie, qui a donné une conférence sur ce thème à Eurre, le vendredi 8 février, dans le cadre des Rencontres de l'Écologie au quotidien.

Pablo Servigne est l'un des fondateurs de la "collapsologie", une nouvelle discipline scientifique très en vogue, qui s'efforce de disséquer la mécanique complexe des "effondrements systémiques". Le chercheur, qui vit depuis peu dans la Drôme, nous a accordé un long entretien. L'occasion de revenir sur ces perspectives aussi inquiétantes que stimulantes...   

Le Crestois : En quoi consiste la "collapsologie" ?

Pablo Servigne : C'est un mot que nous avons inventé dans le livre Comment tout peut s'effondrer, qu'on a publié en 2015 Raphaël Stevens et moi. Nous avons rassemblé tous les indices des mauvaises nouvelles et des risques majeurs que l'on peut trouver dans de nombreuses disciplines. Cela concerne le climat, la biodiversité, la finance, l'économie, la politique... Nous avons mis tout ceci ensemble dans une sorte de synthèse transdisciplinaire, et il en ressort que l'ensemble des risques cumulés est plus grave que chacun pris séparément.

Nous avons constaté un tableau général hallucinant, qui ouvrait la possibilité à des effondrements multiples, ainsi qu'à un effondrement global de la civilisation thermo-industrielle (reposant sur les énergies fossiles, ndlr), voir plus si nous continuons à transgresser des seuils de bascule des écosystèmes. Certains effondrements ont déjà eu lieu. D'autres sont en cours. D'autres vont avoir lieu. Il y a la possibilité, avec une incertitude incompressible et radicale, d'un effondrement systémique global.

L.C. : Concrètement, qu'est-ce qui vous fait penser que "tout peut s'effondrer" ?

P.S. : Prenons l'exemple du climat. Tout le monde est au courant, il suffit de regarder les informations pour savoir que le changement climatique est en cours et conduit à des phénomènes extrêmes : sécheresse, inondations, ouragans... Des phénomènes qui peuvent déstabiliser des région entières. La crise en Syrie, par exemple, c'est bien sûr Bachar Al Assad. Mais avant, ce sont quatre années de sécheresse, qui ont mis un million de Syriens dans les rues. Auxquels se sont ajoutés un million de réfugiés Irakiens... C'était une poudrière ! Le climat peut déstabiliser et faire s'effondrer des civilisations.

Prenons le cas de l'approvisionnement en énergies fossiles, en pétrole. L'agriculture repose sur le pétrole, on se chauffe au pétrole, on se déplace au pétrole, nos ordinateurs sont en pétrole. Tout est pétrole, même les vêtements... Or, quand on étudie les chiffres de l'approvisionnement et de la production pétrolière, et notamment la théorie du pic pétrolier (qui annonce le déclin de la production mondiale de pétrole, ndlr), on constate qu'il est impossible d'envisager une continuité dans l'approvisionnement en pétrole sur plusieurs décennies. L'Agence internationale de l'énergie, à savoir les plus optimistes sur la question, vient d'annoncer un pic pétrolier pour 2025. Aujourd'hui, sans pétrole, notre civilisation s'effondre.

En plus de cela, il y a des métaux rares, des terres rares, l'eau, la nourriture, ou l'électricité qui nous sont approvisionnés de l'extérieur. Des incidents peuvent provoquer des ruptures de ces chaînes d'approvisionnement. Prenons un exemple concret : si la centrale de Gravelines défaille, il faudra évacuer Bruxelles, 1 million de personnes. Si c'est la centrale de Doel, en Flandres, il faut évacuer Anvers, ou même Rotterdam... Si le plus grand port d'Europe ferme, l'Europe, c'est terminé. Si le marché de Rungis n'est plus approvisionné, les Parisiens meurent de faim en trois jours. Nous partons de mots théoriques, "climat", "biodiversité", mais qui débouchent sur des ruptures : guerre, maladie, famine. Ça peut arriver ici. Nous sommes dans une société très puissante, mais paradoxalement très vulnérable.

L.C. : Comment pouvez-vous en être certain ? Et quand cela pourrait-il arriver ?

P.S. : C'est quelque chose qu'on ne peut pas démontrer. C'est pour ça que nous parlons "d'intuition" dans notre livre. Avec ce que j'ai lu, mon intuition, qui recoupe d'autres avis, me conduit à envisager des ruptures majeures, probables avant 2020-2023, et sûres avant 2030. D'ici 15 ans, je pense que je vivrai une autre civilisation.

Ces perspectives provoquent de la peur, de la tristesse, de la colère, de l'indignation, de la sidération... Elles posent des questions majeures, qui dépassent le cadre de la science, qui n'a rien à dire sur la morale, sur ce qui est bon ou mauvais, sur ce qu'on devrait faire, sur notre rapport au monde, etc. Il est nécessaire d'en passer par ces questions qui rendent fou. Cela rend fou d'y penser, et ça rend fou de ne pas y penser : cela crée une dissonance cognitive. Et personne ne sait ce qu'il faut faire concrètement. C'est trop énorme, il faut changer de vie... L'objet de notre deuxième livre, c'est de savoir comment vivre avec toutes ces mauvaises nouvelles, pour ne pas devenir fou.

L.C. : Ces perspectives peu réjouissantes vous ont poussés à vous installer dans le Diois ?

P.S. : Peut-être un peu, mais pas seulement. C'est surtout pour nos enfants. Nous ne voulions pas qu'ils soient en ville. Nous voulions qu'ils soient proches de la forêt, nous voulions de la beauté, et retrouver les liens d'entraide. Dans notre livre L'Entraide, l’autre loi de la jungle, nous proposons une synthèse scientifique sur les différentes manières qu'ont les êtres vivants de s'entraider. Il y a des règles, des mécanismes, comme la réputation, la réciprocité, l'empathie, qui permettent des liens d'entraide forts. En ville, l'anonymat, qui a par ailleurs des avantages, a d'énormes inconvénients en terme de cohésion sociale. S'il y a une rupture de l'ordre social, l'anonymat pourrait être très toxique.

L.C. : Dans la Drôme, des alternatives se développent depuis longtemps. C'est ce qui vous a attiré ?

P.S. : Il y a d'autres endroits où ça existe. Dans la Creuse, le Périgord, en Bretagne... Il y a des écolos partout en ce moment. Mais dans la Drôme, il y a un passé, une culture autour du bio, de l'entraide, des alternatives... La présence de pionniers dans ces domaines, et l'ancienneté de ce mouvement crée un effet boule de neige, et attire des nouveaux. Dans notre village, nous sommes la troisième vague de néo-ruraux : il y a eu 1968, puis les années 90, et maintenant, il y a nous.

L.C. : Comment comprenez vous ce phénomène de "néo-ruralité" ?

P.S. : Il y a aujourd'hui un "exode urbain". De nombreux jeunes quittent la ville, quittent leur boulot, viennent s'installer à la campagne, veulent vivre en collectif. Et je pense que ce phénomène ne peut que s'accélérer. S'il y a des grandes ruptures, les villes vont se dépeupler, c'est certain. Il y a des gens qui anticipent. Il y a un besoin de sauvage, de retour à la terre, de se reconnecter, de faire du lien, d'apprendre à vivre. C'est parfois en anticipation des effondrements à venir.

Il y a une phase "survivaliste" chez beaucoup de gens, qui veulent retrouver de l'autonomie, apprendre à cultiver... C'est une phase qui est assez autocentrée, ou famille-centrée. Mais ces gens finissent par se rendre compte que cela ne suffit pas. Vient ensuite une phase très sociale, "post-survivaliste" pourrait-on dire. J'ai rencontré de nombreux survivalistes qui trouvent que ce n'est pas suffisant de faire des stocks de nourriture, car cela n'a pas de sens. Même si c'est important de faire des stocks de deux ou trois semaines, au lieu de trois jours. Car rien qu'avec ça, on peut éviter un chaos social s'il y a une rupture d'approvisionnement, et ça permet d'éviter beaucoup de morts. La Suède a par exemple envoyé à sa population un livret "En cas de crise ou de guerre", expliquant comment constituer des stocks. Pour moi c'est le b-a-ba de la vie.

L.C. : Dans les années 1970, nous avons connu ici un épisode neigeux qui a bloqué des gens chez eux pendant une semaine...

P.S. : C'est dans ce genre de situation qu'arrive l'entraide. Malheureusement, nous avons perdu cette culture de l'entraide. À Liège, des sociologues ont fait une étude sur les secours en temps de catastrophe. S'il y a un accident dans la centrale nucléaire de Tiranges, la sécurité civile doit attendre 6 heures avant de prévenir la population. Et des agents ont répondu aux sociologues que, dans ces circonstances, ils profiteraient de ces six heures pour s'enfuir avec leur famille le plus loin possible... Ce n'est pas tout le monde bien sûr... Il ne faut pas pour autant avoir peur. Le survivalisme a été fort caricaturé, alors que c'est une réaction tout à fait normale. Quand on a une famille, des enfants, on a envie qu'ils aient de quoi manger. Mais manger des conserves, ça ne suffit pas pour faire une société. C'est la différence entre survivre et vivre. Nous, nous voulons vivre.

Nous avons perdu cette culture de l'entraide, alors que c'est ce qui fait la société depuis des milliers d'années. Nous l'avons perdue à cause de l'abondance. Avec l'abondance, on peut se permettre de perdre les liens, de développer une culture de l'individualisme, de l'égoïsme. C'est un luxe de riche.

Dans le monde vivant, l'entraide émerge dès que le milieu devient hostile : on le voit chez les bactéries, les champignons, les animaux,  les plantes, et les humains... C'est contre-intuitif par rapport à notre culture, à notre imaginaire, et à notre mythologie libérale et individualiste, qui veut que règnent la loi de la jungle et la compétition. Mais ce n'est pas la nature humaine. C'est notre culture qui nous fait imaginer que nos voisins sont des ennemis potentiels.

L.C. : Tout le monde ne partage pas votre intuition de l'effondrement à venir, avec des différences importantes entre les générations.

P.S. : Il y a parfois chez certaines personnes une tendance à balayer d'un revers de la main, notamment ceux qui ont grandi pendant les trente glorieuses... Les jeunes comprennent plus vite, ils ont baigné là-dedans. L'hypothèse de l'effondrement est complètement naturelle chez certains. Quand on est jeune, on ne peut pas se permettre de dire : «tout est foutu». Et lorsqu'on a un bébé, c'est impossible. On a une exigence éthique de se battre et d'agir.

L.C. : Comment expliquer qu'une partie des gens soient insensible à la perspective d'effondrements à venir ?

P.S. : Il y a une diversité de dénis. Il y a ceux qui ne peuvent pas savoir, car ils n'ont pas accès à l'information. Il y a ceux qui ne veulent pas savoir. Il y a aussi ceux qui savent partiellement, mais qui ne veulent pas y croire – et ceux-là sont très nombreux. Il y a aussi des dénis collectifs, notamment par des formes d'organisation de déni : des thinktank sont payés pour dire que le climat ne se réchauffe pas, par exemple. Et au final, l'être humain préfère croire aux histoires qu'il se raconte plutôt qu'aux faits.

Par exemple, des économistes croient aveuglément dans la croissance infinie. Et il y a un fait : le pic pétrolier, la diminution de la production de pétrole. Si on l'accepte, c'en est fini de la croissance mondiale. Mais ce fait ne rentre pas dans les équations des économistes, donc ils l'oublient. Il préfèrent croire dans leur mythologie. L'esprit humain est ainsi fait, ça fait 60 ans que les psychologues le savent...

Mais la science a cela de puissant qu'on y croit aussi beaucoup : une somme d'arguments peut fissurer des imaginaires, et on peut commencer à y croire.

L.C. : Ces différents niveaux de conscience se retrouvent-ils dans le monde politique ?

P.S. : Il y a une diversité impressionnante parmi les élus. Il y en a qui ne veulent pas agir. Pourtant, ils savent, ils sont conscients, ils y croient. Mais ils ne veulent pas agir parce qu'il y a un chef, ou parce qu'ils ne veulent pas perdre la face, par exemple. Il y a aussi ceux qui veulent agir, mais qui ne peuvent pas, qui sont empêchés. Il y a ceux qui veulent agir, qui peuvent, mais qui n'en font pas assez. Et il y a ceux qui veulent agir, mais qui n'ont pas le mandat...

J'ai rencontré beaucoup d'élus assez conscients. À Bordeaux, le Conseil régional nous a invités pour une conférence sur la collapsologie, car ils préparent un rapport sur les possibles ruptures d'approvisionnement. Notre conférence est passée comme une lettre à la poste. Ici en Auvergne-Rhône-Alpes, on a par exemple Corinne Morel-Darleux qui est très sensible à l'effondrement. Et en face, on a Laurent Wauquiez... Il y a de tout.

Et c'est compliqué au niveau politique parce qu'il y a un paradoxe. Si Emmanuel Macron arrivait et disait : « tout va s'effondrer », les marchés s'effondreraient, et il aurait ainsi provoqué ce qu'il voulait éviter. Les élus sont tenus par l'effet panique, par l'effet de prophétie autoréalisatrice, et donc ils ne disent rien. Enfin ça dépend... Delphine Batho vient par exemple de fonder un parti, et tout est dans leur manifeste, qui est très radical. Ils vont se présenter aux européennes avec un parti qui parle d'effondrement. Les lignes sont en train de bouger.

L.C. : L'idée d'effondrement ne pousse-t-elle pas à la peur, au fatalisme et à l'inaction ?

P.S. : Le but, ce n'est pas de faire peur, au contraire, c'est de se préparer. Si on se prépare au pire, on peut l'éviter. Se préparer au pire rend la vie meilleure, même si on n'y arrive pas. C'est la paradoxe que l'on utilise dans le livre : la catastrophe est incertaine, par définition. La pirouette philosophique, c'est de la rendre certaine pour pouvoir avoir une chance de l'éviter. Car si elle est certaine, nous allons agir. Et donc on va mettre en place les moyens de l'éviter. Le paradoxe, c'est qu'en la rendant certaine, on peut faire qu'elle n'arrive pas.


L.C. : Donc l'effondrement, c'est théorique ?

P.S. : Non. C'est en train d'arriver et ça peut arriver. Par exemple les gilets jaunes, personne n'avait vu venir la puissance de ce mouvement. Personne ne peut prédire ce que ça va devenir, si ça va être un pétard mouillé, si ça va créer une révolution énorme, mondiale, car beaucoup de pays suivent... On ne sait rien. L'histoire est faite de bifurcations imprévisibles et de ruptures massives. On ne pouvait pas le prévoir, mais on pouvait l'imaginer. Ça nous montre que des choses sont possibles, à grande échelle. Il y a des ruptures possibles qui émergent.

L.C. : Et à quoi bon agir, si tout peut être ruiné demain ?

P.S. : L'un des écueils de l'idée d'effondrement, c'est que ça ferme l'avenir, ça aplatit le futur. Il faut en permanence faire l'effort d'ouvrir des possibles. Et imaginer qu'effondrement, ça veut dire renaissance et opportunité. Ça donne beaucoup de joie, d'enthousiasme, d'élan de vie. Et c'est ce que je remarque chez les jeunes, qui sont dans la collapsologie. Il y a une ouverture des possibles, alors qu'on est dans un monde verrouillé.

Cela crée une excitation, parce que les gens se disent : on s'ennuie dans nos vies, et la ça va être énorme, nous allons vivre la plus grande aventure de l'histoire de l'humanité. On peut se raconter ce récit. On va le vivre ensemble, on va se serrer les coudes, et on va y aller. L'effondrement, c'est une mise en récit de chiffres catastrophiques. Mais après, on peut déployer le récit de l'effondrement comme on le veut, et c'est ce qui ouvre des possibles.

L.C. : Que vous évoque le mouvement des gilets jaunes ?

P.S. : Un des paramètres de ce mouvement, c'est les inégalités et l'injustice sociale, la précarisation des plus pauvres. Cela vient se heurter au problème énergétique, qui ne va faire qu'empirer. En parallèle, on a les marches pour le climat, qui prennent une ampleur inédite en ce moment, et à un niveau mondial. Bientôt, on va voir arriver le mouvement "Extinction Rebellion" : ce sont des gens prêts à se faire arrêter pour lutter contre l'extinction des espèces vivantes. Tous les chapitres de notre livre sont en train de se lever en masse : l'énergie, le climat, la biodiversité, les inégalités. Tout se rencontre, il y a des convergences entre gilets jaunes et climat.

Que se passera-t-il si s'ajoute à cela une crise financière ou économique, ou géopolitique ? Nous sommes déjà dans une crise systémique. Et c'est très intéressant de voir qu'il y a à la fois des convergences et des divergences. Entre les marches pour le climat et les gilets jaunes par exemple, il y a tout l'échiquier politique. Il y a des gens qui ne sont pas d'accord, mais aussi de nombreux moyens de convergence.

Maintenant, la question fondamentale, c'est celle des alliances possibles et stratégiques à faire. C'est l'étape suivante. Les marches pour le climat, ils sont au bout de leur démarche, ils ne savent pas quoi faire de plus. Les gilets jaunes sont aussi au bout, ça part dans tous les sens, même si c'est très créatif. Avec Extinction Rebellion, on a des gens qu sont prêts à donner leur liberté pour protester contre l'extinction de la vie. Quelles alliances peut-on faire pour que ça fasse mouvement, pour que ça fasse bloc, et qu'on change le monde ? On vit vraiment une époque incroyable...

Propos recueillis par
Jean-baptiste Bourde et Martin Chouraqui

À lire
  • Comment tout peut s'effondrer (Seuil, 2015), P. Servigne et R. Stevens
  • L'entraide, l'autre loi de la jungle (Les Liens qui Libèrent, 2017) P. Servigne et G. Chapelle
  • Une autre fin du monde est possible (Seuil, 2018) P. Servigne, R. Stevens et G. Chapelle

Entretien publié dans Le Crestois du 8 février 2019

fin du monde

 

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