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Étrennes au temps jadis

Rétro : article paru dans Le Crestois du 5 janvier 1952.

Les cadeaux sont de tous les temps et de tous les pays surtout les cadeaux que les hommes offrent aux femmes.

On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que l’homme des cavernes, quand il voulait exprimer à sa compagne ses tendres sentiments, devait lui faire don de quelque silex bien taillé et bien poli, préfiguration des bijoux de naguère et d’aujourd’hui, ou d’une peau d’ours des cavernes, ancêtre du manteau de vison qui fait rêver tant de nos belles contemporaines. Évidemment les cadeaux des souverains et de leur entourage n’étaient point des « babioles ».

Louis XIV, fort galant et aimant la magnificence, avait toujours sous la main de très beaux bijoux, pendants d’oreilles, attaches de diamants, bagues ornées de pierres précieuses, qu’il destinait aux dames de la Cour. Ainsi, il pouvait à tout moment leur donner un témoignage du prix qu’il attachait à leur présence.

Au grand siècle, il était d’usage, dans l’aristocratie, de faire don de son portrait exécuté par un miniaturiste et monté sur des coffrets, tabatières, boîtes, bonbonnières, etc.

Dans les cadeaux comme dans la littérature, le XVIIIe siècle fait grand usage du coeur : tourtereaux roucoulants, coeurs entrelacés, mains qui s’étreignent ornent broches et pendentifs. Mais apparaît un cadeau de Nouvel An qui, durant longtemps, conservera une grande vogue : l’almanach. Petits livres richement ornés et reliés ou modestes, ils renferment toujours, outre les feuillets en blanc pour les notes personnelles, de courts poèmes et des gravures.

Jusqu’à la Révolution, on multiplie les cadeaux. Il en est d’étranges : aux alentours de 1750, il est de bon ton et du dernier galant d’offrir aux jeunes femmes un pantin dont les belles peuvent, par le truchement d’un fil, mouvoir les bras et les jambes. Le symbole est transparent !

Le ton change avec la Révolution qui affecte des goûts spartiates. Le Nouvel An se célèbre le 1er vendémiaire (22 septembre), mais la tradition des étrennes demeure. Aux femmes on ne donne plus bijoux d’or et d’argent mais colliers, bagues ou broches de cuivre ou d’acier ciselé et d’émail. Les purs -ou les opportunistes- offrent des débris de pierre de la Bastille, « forteresse de la tyrannie », enchâssés sur une broche ou une bague ou, ce qui est mieux encore, des bijoux en forme de guillotine…

L’Empire ne fait qu’un usage modéré des étrennes mais la Restauration du roi est aussi celle des cadeaux ; pendant de longues années, dans la bourgeoisie, on multipliera les occasions d’offrir des cadeaux. Et les vitrines et les étagères s’empliront de bibelots qui n’ont, le plus souvent, que de très lointains rapports avec l’art et le bon goût. Quels sont, au temps du Romantisme, les étrennes préférées des femmes ? Les bijoux de prix bien sûr, mais aussi des poissons rouges, des éventails, des bijoux en coraline, des bijoux en cheveux tissés, des flacons d’essence de rose, etc. Les amoureux, eux, offrent les «Méditations» de M. de Lamartine… Leurs descendants offriront du Géraldy, puis du Prévert : façons diverses de conjuguer un même verbe…

La mode des fleurs artificielles, nids à poussière pour cheminée bourgeoise, apparaît sous le Second Empire. Elle se prolongea longtemps dans les familles de forte tradition et d’imagination modérée et ne disparaîtra tout à fait qu’après la "Grande Guerre". Disparaîtra tout à fait ? Qui sait : la mode est un perpétuel recommencement. Nos enfants offriront peut être pour les étrennes des bijoux en cheveux ou des fleurs en plumes… Au demeurant cela importe peu puisque la façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne.

Article paru dans Le Crestois du 5 janvier 1952

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