Un jour de novembre 2020...

Tribune du 13 novembre 2020 de Morgane.

Ce midi j'ai mangé face à la fenêtre, seule, mes collègues dans l’autre pièce, chacune dans son coin, en silence, le stagiaire dans la cuisine, seul... Au loin les enfants de l’école qui jouent, derrière les arbres. Je les ai vus avec leur masque : ils couraient, criaient. J’avais du mal à respirer pour eux, moi qui ai l’impression de suffoquer dès que je parle un peu trop dans mon masque. Mais il en faut plus pour faire taire un enfant, il en faut plus encore pour qu’il s’arrête de courir, jouer…

À l’intérieur, les enfants de la crèche ont pris l’habitude de nous voir avec nos masques. Ils se sont habitués à tous ces adultes sans visage… Qu’est-ce que leur cerveau en construction peut bien construire de ce monde étrange ? Le soir, l’enfant qui pleure en voyant son parent dehors qui n’entre pas, « Pas plus d’un parent à la fois dans la crèche » dit l’affiche que je viens de poser… Le joli dessin de l’affiche n’aidera pas cet enfant à comprendre pourquoi son parent reste dehors à attendre en le voyant pleurer…

Et tous ces parents qui, chaque jour, nous confient leur enfant, dont je ne connais que les yeux… Les échanges sont brefs, il y a du monde qui attend. Cette année, pas de réunion autour de bons gâteaux préparés avec soin pour partager un moment avec les parents, pas de goûter de Noël...

Et ces enfants nés en 2020 qui n’ont vu que leurs parents sans masque, qui ne savent pas que nous toutes et tous avons un visage, avec une bouche pour faire des bisous, croquer la vie, parler, un nez pour faire des grimaces et sentir les odeurs, des joues, un menton qui disent nos émotions…

À vous, parents, de faire vivre tous ces visages dans le vôtre, donnez-leur des sourires, des grimaces, des mots exagérément articulés, donnez-le pour nous qui ne le pouvons plus. Le visage, c’est notre outil de travail. Pianiste sans doigts, la musique manque de notes. Les enfants ont besoin de voir des mots sortir de vraies bouches, les émotions modeler le visage. C’est ça qui les aide à apprendre à parler, à comprendre le monde. Parents c’est à vous seuls que revient cette tâche. Mais nous n’aurons pas le temps de vous en parler…

Mais on va trouver des solutions pour garder votre enfant coûte que coûte, pour que vous puissiez travailler, pour ne pas vous retrouver dans la panade, mais aussi pour vous offrir une occasion de sortir, de ne pas rester enfermés chez vous. Une aération entre le travail et la maison, pour que votre enfant ne soit pas cas contact mais puisse rester en contact avec ses pairs, ne pas perdre le lien, continuer sa vie d’enfant, jouer avec d’autres, faire au mieux même si parfois, on se perd dans les consignes et protocoles :

  • Laissons la porte ouverte pour éviter la propagation du virus,
  • Ah non ! Fermons-la à double tour, on est en alerte attentat !
  • Mais dis-moi, tu tousses là? Non, non! Si, si je t’ai entendu tousser !
  • Les jeux, on les désinfecte ou on les met en quarantaine? Ou bien les deux ?
  • Et la mandarine ? On la désinfecte ou on la mange ?
  • Dis-moi, j’ai été en contact avec quelqu’un qui l’a peutêtre ou qui a été en contact ; je fais quoi ?
  • Moi, je bois beaucoup. Comme ça, je vais faire pipi et je peux enlever mon masque pour respirer!
  • Moi j’ai roulé une pelle à ma collègue. On n’avait pas dit que c’était interdit, ça, non ?

Ordre du jour :

  • Guide ministériel
  • Protocoles
  • Consigne en cas de...
  • Ce qu’on annule...
  • Ce qui reste : Rien ! Ou presque, jusqu’à quand ? La question quand ? a été momentanément retirée du dictionnaire ; veuillez reformuler votre question.

Morgane

Tribune publiée dans Le Crestois du 13 novembre 2020

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