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Jean Serret : « Nous réfléchissons à l'après »

Deuxième épisode de notre série consacrée à l'action des collectivités, petites et grandes, face à la crise du Covid-19. Entretien avec Jean Serret, maire d'Eurre et président de la Communauté de communes du Val de Drôme (CCVD).

Le Crestois : Face à cette crise, que peut faire une municipalité comme celle de Eurre ?

Jean Serret : On est dans une situation un peu particulière, parce que les élections ont eu lieu, notre liste a été élue, et il y a des conseillers municipaux qui sont installés, mais d'autres qui ne le sont pas encore. C'est une situation un peu étrange. On essaie en tout cas d'être à l'écoute de la population. Le plan communal pour les personnes âgées isolées a été lancé dès le premier jour. Les conseillers municipaux appellent les personnes âgées isolées, pour savoir si elles ont besoin qu'on leur fasse des courses, pour prendre des nouvelles de leur santé. On travaille aussi avec les associations L'Âge d'or, la FNACA ou l'ADMR, qui ont des liens étroits avec les personnes âgées. Nous sommes en contact avec tous les réseaux d'entraide de la commune, la paroisse, la bibliothèque, l'ACCA... Toutes les associations sont nos interlocutrices pour prendre le pouls de la commune et essayer de répondre aux besoins qui s'expriment.

LC : Quels sont les besoins des habitants en ce moment ?

JS : D'abord d'avoir des nouvelles. Après, il y a des besoins matériels, des gens qui n'avaient plus rien dans les placards et qu'il a fallu aider à attendre le versement des aides sociales. Il y a aussi des entreprises qui manifestent leur bonne volonté. Je pense à Labovallée, qu'il a fallu aider à obtenir les autorisations pour fabriquer du liquide hydro-alcoolique, ce qu'elle peut aujourd'hui faire. Il y a aussi des initiatives de citoyens de la commune, qui fabrique par exemple des visières de protection. On les aide. On aide aussi à ce que les échanges puissent se faire entre écoliers et professeur des écoles, car tout le monde n'a pas un bon débit internet, tout le monde n'a pas d'ordinateur ou d'imprimante. On est revenu à la bonne vieille communication papier, avec des pochettes déposées devant la mairie, qui permettent aux parents et aux enseignants de garder le contact. Nous faisons aussi un travail de suivi avec la préfecture, pour connaître l'évolution de la maladie sur le département et suivre les directives gouvernementales. La commune a commandé du gel hydro-alcoolique, que nous avons obtenu. On a aussi commandé des masques, qui ont été interceptés à Hong-Kong, puis qui sont arrivés à Paris, mais pas dans le bon réseau. On attend... L'histoire des masques, c'est quelque chose de fou.

LC : Interceptés par qui ?

JS : Je ne sais pas. Ça s'est passé à Hong-Kong. C'est la guerre des masques... On vit là les mauvais côté du monde libéral.

LC : Que peut faire la communauté de communes face à cette crise ?

JS : Une grande partie du personnel a été mise en télétravail. Je suis tous les jours au bureau, avec des représentants de la direction, des ressources humaines. Il y a un point d'accueil physique et téléphonique le matin. Nos éboueurs ramassent les ordures ménagères et transfèrent la collecte sélective. Ils trouvent des mots chaleureux, collés sur les containers, des mots d'enfants et d'adultes, qui remercient le travail fait par cette profession dont on ne parle pas beaucoup, et qui pourtant est essentielle à l'hygiène de notre société. Je tire un grand coup de chapeau à ces personnes. Par ailleurs, la communauté de communes assure, via son service petite enfance, une garde d'enfants des personnels de soin et de santé. Les permis de construire déposés avant le premier jour de confinement seront étudiés, mais la prolongation de l'état d'urgence sanitaire va aussi prolonger les autorisations d'urbanisme. Le service agriculture de la CCVD a créé, avec un opérateur, une carte interactive des producteurs du territoire, pour pouvoir, via la plateforme Agrilien, les mettre en relation avec les consommateurs. Agri court à ouvert un drive, qu'on a autorisé.

LC : En tant qu'élu, quelle leçon tirez-vous de cette crise ?

JS : Je suis dans la perspective de la fin de cette catastrophe. Dès à présent, nous réfléchissons à l'après. Cette catastrophe va durer. Il va y avoir certainement une catastrophe économique, une catastrophe sociale, une catastrophe culturelle... Nous réfléchissons à ce que nous pourrons mettre dans la discussion, avec les citoyennes et citoyens, avec les élus, pour parer les coups et faire que les conséquences de cette pandémie soient le plus supportables possible et que l'on puisse rebondir.

LC : Comment imaginez-vous "l'après" ?

JS : L'après sera un travail commun, qui se fera autour de la relocalisation. Relocalisation des richesses. Relocalisation des produits. Rapatrier certainement des pans de notre économie. Et faire que les richesses soient partagées. Se posera aussi la question du numérique. On voit bien comment cette catastrophe s'est appuyée sur le numérique comme outil d'exercice de la démocratie, et ce sera encore plus vrai demain. Il faut investir dans la fibre optique, investir pour avoir des débits supplémentaires, du matériel, des applications qui répondent à nos besoins... Un champ énorme va s'ouvrir à nous. Il va falloir aussi continuer à travailler sur les économies que pourront réaliser nos habitants en matière de chauffage et de refroidissement de leur habitat, en hiver et en été. Voir fleurir des climatiseurs partout n'est intellectuellement et humainement pas possible... Par ailleurs, je pense qu'on ira vers moins de voiture, moins de carbone, vers une énergie verte que nous pourrons produire localement. Diminuer la dictature de la voiture, qui conditionne notre urbanisation, permettra de limiter l'étalement urbain et d'être plus économe dans le foncier. Finalement, c'est tout ce qu'on fait et qu'on promeut depuis 15 ans... Nous avons mis en place des dispositifs innovants pour remettre le local au centre. Ça me conforte dans ces choix et ça me motive encore plus.

LC : Cette crise pose aussi la question de l'alimentation, de la production agricole et de la souveraineté alimentaire de la vallée.

JS : Ça fait vingt ans qu'on y réfléchit avec la CCVD. L'alimentation, pour un élu, pour moi, est un des champs essentiels de responsabilité. Il faut une alimentation de qualité (pour la santé), en quantité (car on ne peut pas imaginer une démocratie avec des gens qui ont faim), et avec du choix et une diversification des produits. On ne va pas produire des bananes dans la vallée de la Drôme, mais on aura besoin des bananes. L'autosuffisance alimentaire, c'est nécessaire, mais pas suffisant. Il faut absolument voir comment on peut organiser une alimentation équilibrée sur notre territoire en utilisant l'ensemble des possibilités. Heureusement qu'à une époque, on a importé des pommes de terre ! On était pas autosuffisant en patates à l'époque ! Il paraît que les pâtes sont venues de Chine, via les Italiens... Ce que je veux dire, c'est qu'il ne faudrait pas que l'alimentation soit un referment sur soi. L'alimentation est une question éminemment culturelle, et les plus beaux produits culturels sont les rencontres de plusieurs cultures. Exemple : les masques africains et la peinture espagnole de Picasso ont donné le cubisme... Quoi qu'il en soit, l'alimentation sera l'enjeu de ce mandat, c'est assez évident. Nous aurons besoin des circuits-courts et de la grande distribution, et il faut voir comment on peut arriver à la réguler afin que les producteurs ne soient pas spoliés, et que les consommateurs y trouvent leur compte. Mais quand on parle d'autosuffisance, je me méfie. Car autosuffisance va avec proximité, qui va avec communauté, puis avec communautarisme, repli sur soi et nationalisme... Ce n'est pas mon idée, ce serait pour moi un danger pour notre territoire et notre pays.

Propos recueillis par Martin Chouraqui

Publié le 15 avril 2020

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