Rencontre avec Abigaël Lordon, cartographe sensible

Elle retrace son expérience de marche sur le GR 2013 dans un livre paru au printemps.

Le mercredi 27 mai 2026, la librairie La Balançoire, à Crest, a invité Abigaël Lordon à présenter son livre Marcher vers soi, géographie intime et braconnage féministe sur le GR 2013 à Marseille. Ce n’est ni un récit de voyage, ni une bande dessinée, ni un essai sur la reconquête de soi et de son environnement… Et c’est tout ça à la fois.

Commençons par une succincte présentation : en 2013, Abigaël habitait Marseille. Elle travaillait avec la compagnie d’art de rue La Folie kilomètre, qui propose des déambulations-spectacles et donne à voir différemment notre environnement. Cette année-là, un groupe d’artistes grands marcheurs urbains décident de créer un GR (chemin de grande randonnée) particulier qui trace une double boucle (comme le symbole de l’infini) avec pour point central la gare TGV d’Aix-en-Provence, et traverse toutes sortes de paysages, urbains, périurbains ou campagnards. L’idée est d’amener les gens à redécouvrir leur territoire depuis un autre point de vue, celui de la marche, du temps lent et de l’attention, tous sens ouverts.

En 2014, Abigaël décide de s’offrir une parenthèse dans sa vie bien remplie : partir de chez elle à pied et arpenter ce GR, aussi longtemps qu’elle en aura envie. Car l’autre particularité de ce chemin, c’est qu’on peut, à chaque « étape », décider d’arrêter et de rentrer chez soi en transport en commun.

Finalement, elle fera la boucle complète en trois semaines, passant par des massifs forestiers en alerte incendie, des plaines agricoles, des zones commerciales, des zones pavillonnaires. Elle dort en camping, chez des ami·es ou des gens rencontrés sur le chemin, et même, une fois, à l’hôtel.

LE REGARD DES AUTRES

Très rapidement, elle est confrontée à une chose qu’elle n’avait pas anticipée : la réaction et le regard des autres. « Dans le milieu des arts de la rue, raconte Abigaël, je n’avais pas ressenti de frein en tant que femme à travailler dans l’espace public, et partir marcher trois semaines ne semblait pas très “subversif”. Mais dès les premiers jours, les gens que je croisais m’ont fait comprendre que pour eux, ça l’était ! Marcher dans un beau paysage, c’est acceptable, mais marcher en zone périurbaine, ça leur semblait très étrange. Marcher seul pour un homme, c’est normal, pour une femme, ça questionne. Pourquoi elle fait ça ? Pourquoi pas les chemins de Saint-Jacques ? Est-ce qu’elle a peur ? Comment fait-elle pour dormir ? Personne ne nommait le risque du viol, mais on m’en parlait tout le temps. À force de ne pas nommer et de m’entendre répéter “Vous n’avez pas PEUR ?”, je me suis mise à avoir peur… »

Dans son livre, Abigaël écrit : « Ça fait trois semaines que je marche et il ne s’est rien passé. »

Toutes ces mises en garde valent-elles le coup d’être écoutées et de renoncer à l’aventure ? C’est toute la question. La jeune femme s’agace : « Les gens ne me demandaient pas comment je faisais face à de potentiels dangers, ils n’exprimaient que des craintes. Ces craintes créent un mur et j’ai ressenti très fort à quel point cela effaçait la carte… On a une cartographie sur notre territoire, avec des chemins qui, à force, deviennent blancs, s’effacent, et du coup, on ne bouge plus. Au milieu du voyage, j’ai pris conscience de ça et ça m’a révoltée. C’est à mettre en parallèle avec la privatisation des routes et des accès. Cette activation de la peur liée au territoire : qui va où ? Comment ? Quand ? Qui a le droit de passer là ? » Cette peur s’exprime de plein de manières différentes dans notre quotidien, à notre insu. Cela rejoint la peur des migrations, des mouvements de populations.

CONSCIENCE DE GENRE

Finalement, ce voyage au rythme lent du pas aura entraîné chez Abigaël un vaste questionnement, sur elle-même et sur la société : « En fait, ce que j’ai vécu, c’est un éveil féministe, j’ai réalisé que les gens me voient d’abord comme un sexe ambulant, affirme-t-elle en riant. Ils voient d’abord une femme avant l’être humain, avec toutes leurs projections de désirs, de craintes… » Elle a aussi pris conscience que la marche donne une vision différente du territoire et précise : « On est complètement connecté à nos sens. Alors que dans une voiture, on est comme dans une bulle qui nous sépare de la réalité alentour, on est concentré sur le Code de la route, on est beaucoup moins concentré sur l’extérieur, sur les reliefs, les textures, les couleurs, les odeurs. »

Abigaël a pris le temps pour écrire son livre, clarifier ses ressentis, mêler dessin et écriture. Ce fut un parcours de création qui dura dix ans. Entre-temps, elle s’est installée à Divajeu, a laissé tomber les arts de la rue (trop de kilomètres parcourus pour jouer un seul spectacle…), continue à dessiner des cartes pour différents projets et arpente un nouveau chemin professionnel : le métier de doula, qui consiste à accompagner les changements de vie, la naissance, la mort. Et elle conclut : « Même si ce livre se passe à Marseille, sur ce GR 2013 qui est très spécifique, je pense que ça parle vraiment de comment on habite son territoire, son corps, n’importe où en fait. Et que partout il y a à explorer, où qu’on soit, qu’on habite en ville, à la campagne, à Lille ou à Crest. On n’a pas besoin d’aller vers ce qui est jugé beau. Le plus important, c’est juste de mettre un pied devant l’autre… »

Franswaz Rochette

Marcher vers soi. Géographie intime et braconnage féministe sur le GR2013 à Marseille.
Éditions Wildproject, 128 pages, 20 €.
Disponible à La Balançoire.

Abigael interieur
Une illustration présente dans le livre

Article publié dans Le Crestois du 19 juin 2026