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Tribune de Serge Bonnefois, président de la Préservatrice de la Gervanne.

Pêcheur de truites depuis plus de trente ans, c’est tout logiquement que, depuis quelques années, j’ai pris le pas des bénévoles et j’ai rejoint les troupes de la Préservatrice, afin de découvrir un autre aspect de la pêche. J’y ai découvert des gens ouverts d’esprit et surtout les contradictions de ce monde où, sans moyens ou presque, nous devons mettre des poissons à la rivière afin de donner aux pêcheurs qui payent chaque année une carte de pêche le droit de prendre des poissons.

Ces derniers (les pêcheurs) passant plus de temps aujourd’hui à se plaindre sur le net qu’à penser venir aider son prochain, à faire quelques bonnes actions pour les milieux aquatiques.

Aujourd’hui, je suis devenu le président de cette association de pêcheurs, gérant le linéaire de la rivière Gervanne, avec d’autres bénévoles. Des idées novatrices plein la tête mais, au bout de six mois, j’ai vite compris qu’une association portant le statut de préservation des milieux aquatiques n’a que très peu de pouvoir et est souvent considérée quelque peu comme «la dernière roue du carrosse ». Nous sommes au milieu, coincés entre pouvoir public et politique, élus locaux et personnes lambda, DDT (Direction Départementale des Territoires), OFB (Office Français de la Biodiversité) et j’en passe et des meilleurs. Nous n’avons comme seule arme que la force de nos convictions et nous nous battons souvent contre l’oubli de notre structure. Comment pourrait-on arrêter les pales des moulins à vent par fort vent? Voici le paradoxe auquel nous, associations de pêche, devons faire face au quotidien.

À titre d’exemple, je pourrais parler de la constatation d’un acte de braconnage qui n’est pas du ressort de la gendarmerie, l’OFB disposant de plus de moyens pour aller contrôler celui qui arrose ses quatre tomates que pour faire la police de la pêche, et notre fédération n’a pas les moyens d’avoir une véritable police de la pêche.

Nous n’avons aucun moyen de pression sur les sports dit «d’eaux vives», randonnée aquatique, canyoning et autres canoës, pourtant si préjudiciables au milieu naturel et, qui plus est, quand celui-ci manque cruellement d’eau comme c’est le cas en ce moment. Il faut bien reconnaître que ces pratiquants, souvent en quête d’un bien être naturel et proche de la nature, ne voient que le plaisir de la fraîcheur de l’eau et non l’impact sur le milieu naturel, que nous ne cessons de «crier sur tous les toits».

Aujourd’hui, l’homme est capable de faire parvenir une fusée sur Mars et de mettre en orbite des centaines de satellites autour de la Terre, nous disposons de centaines d’applications sur nos smartphones, mais nous n’avons (par exemple) aucun moyen informatique de connaître le débit réservé d’une rivière en aval d’une prise d’eau, afin que la vie aquatique puisse s’épanouir en toute quiétude.

« DES CENTAINES DE POISSONS SONT MORTS »

À la mi-juillet les canaux servant à produire de l’électricité ont, par arrêtés préfectoraux, été fermés ; le canal des Berthalais n’y a pas échappé, mais personne n’a eu l’idée d’avertir en amont la fédération de pêche et encore moins notre association. Résultat, des centaines de poissons sont morts inutilement, alors qu’ils auraient pu être sauvés par pêche électrique et remis à la rivière. Il est aisé de comprendre que parfois il y a un gouffre entre nous d’un côté, les associations de pêche et notre fédération et, de l’autre, les services de l’État. Quatre kilomètres de canal, des poissons morts et juste le désespoir et la colère, malgré le sauvetage de quelques alevins quatre jours après avec l’aide du Pôle technique de la FD 26 (merci à eux).

Vous comprendrez que parfois la situation nous échappe et que nos croyances et pensées d’un monde idyllique, de rivières en bonne santé et remplies de poissons demeurent obsolètes. La force pour mettre en place des choses concrètes afin de faire perdurer la rivière et son milieu est ancrée en nous, mais parfois le diable vient démanger notre esprit en nous disant de ne faire que le strict nécessaire en mettant quelques poissons aux nageoires douteuses pour satisfaire la soif des pêcheurs.

Madame la Préfète ne veut interdire ni la pratique des canoës qui frottent les cailloux de la Drôme, ni les barrages de galets qui ont une influence néfaste sur les cours d’eau et poussent comme des champignons sous les forêts de conifères au mois d’octobre. L’après- Covid a fait émerger une catégorie de personnes qui se disent proches de la nature mais qui piétinent à longueur de week-end les biotopes des rivières.

Les cultures de maïs sont arrosées par 40 degrés, consommant à l’heure ce que le commun des mortels consomme en trois mois, et l’on vient importuner et contrôler le pauvre jardinier qui arrose le matin son carré potager. On transforme l’eau en glace pilée sur le glacier des Deux Alpes afin de préparer au plus vite la saison de ski, qui commencera aux vacances de la Toussaint.

« LA TRUITE FARIO EST DÉCIMÉE »

Les médias locaux font leur «Une» avec les assecs de la basse Drôme et la fédération de pêche monte au créneau pour une rivière qui représente plus un attrait pour les canoës et les baigneurs que pour le pêcheur. Certes, il est dommageable de voir un cours d’eau en assec et une importante mortalité de poissons, mais, pendant ce temps-là, personne ne parle de la catastrophe des ruisseaux du Diois où, dans l’indifférence générale, la truite Fario de souche ancestrale est décimée par le manque d’eau qui touche d’importants linéaires de cette partie du département. Cette souche patrimoniale, celle qui devrait être classée au patrimoine de l’UNESCO, est en passe de disparaître ; heureusement que les pêcheurs de l’AAPPMA de Die (encore une fois) restent vigilants et mettent tout en oeuvre pour sauver ce qui peut l’être.

Il y aura un après 2022 et j’espère que cette situation catastrophique que nous vivons aujourd’hui nous servira de leçon sur la gestion de l’eau et ce que nous voulons en faire. J’espère et je souhaite aussi que nous tirions tous des leçons de cette crise. Il va falloir prendre les bonnes décisions pour que tout le monde puisse avoir de l’eau à son robinet et, surtout, en tant que président d’association de pêche protectrice des milieux aquatiques, pour que ces derniers ne soient pas laissés sur le bord du chemin (ce qui est parfois déjà le cas, au détriment de nos loisirs, de notre bien-être et surtout au détriment de ceux qui nourrissent la France). Nous avons déjà bien entamé, année après année, la branche sur laquelle l’humanité est assise, il ne faudrait pas que cette dernière se brise en 2023.

Serge Bonnefois
Président de la Préservatrice de la Gervanne

Tribune publiée dans Le Crestois du 12 août 2022

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